L’amendement Smith : une demande d’enquête votée par la Chambre
Le 16 juillet 2019, la Chambre des représentants américaine a adopté par vote vocal un amendement au projet de loi annuel sur le budget de la Défense nationale (National Defense Authorization Act). Cet amendement, présenté par le représentant républicain du New Jersey Chris Smith, co-président du groupe parlementaire bipartisan sur la maladie de Lyme, demande à l’Inspecteur général du Département de la Défense (DoD) de mener une investigation sur une question précise.
Selon les termes mêmes de l’amendement, l’Inspecteur général devra examiner « si le Département de la Défense a expérimenté des tiques et d’autres insectes en vue de leur utilisation comme armes biologiques entre les années 1950 et 1975 ». Si de telles expériences sont avérées, l’enquête devra également déterminer si des tiques ou insectes utilisés ont été relâchés hors des laboratoires, « accidentellement ou délibérément », et si ces événements ont pu contribuer à la propagation de maladies telles que la maladie de Lyme.
« Mon amendement demande à l’inspecteur général du DoD de poser les questions difficiles et de rendre compte », a déclaré Smith lors du débat en séance plénière. « Avec la maladie de Lyme et d’autres maladies à transmission par tiques qui explosent aux États-Unis, les Américains ont le droit de savoir si tout cela est vrai. »
Pourquoi cette question, pourquoi maintenant ?
Chris Smith a expliqué avoir été inspiré par plusieurs livres et articles, dont notamment Bitten : The Secret History of Lyme Disease and Biological Weapons, publié en 2019 par la journaliste scientifique de Stanford Kris Newby. L’ouvrage est construit autour d’entretiens menés avec le Dr Willy Burgdorfer, le microbiologiste d’origine suisse crédité de la découverte en 1982 de la bactérie Borrelia burgdorferi, l’agent pathogène responsable de la maladie de Lyme.
Ce que les recherches de Newby ont mis en lumière est particulièrement troublant : Burgdorfer n’était pas seulement un chercheur en maladies infectieuses. Il était également un spécialiste des armes biologiques ayant travaillé pour le Département de la Défense. Selon les entretiens et les fichiers de laboratoire auxquels Newby a eu accès, Burgdorfer et d’autres spécialistes auraient « chargé des tiques de pathogènes dans le but de provoquer des handicaps graves, des maladies et la mort chez des ennemis potentiels », selon les termes de Smith devant la Chambre.
Les installations citées dans les différents ouvrages et articles incluent notamment :
- Fort Detrick (Maryland) : principal centre de recherche en guerre biologique de l’armée américaine pendant la Guerre froide.
- Plum Island (New York) : centre de recherche sur les maladies animales géré entre 1952 et 1969 par le Corps chimique de l’armée, situé à environ 21 kilomètres du Connecticut, l’État où les premiers cas de ce qui allait être nommé maladie de Lyme furent identifiés dans les années 1970.
Le contexte historique : les États-Unis et les armes biologiques
La demande d’enquête ne surgit pas de nulle part. Les États-Unis disposent d’un historique documenté en matière d’expériences menées sur leur propre population sans consentement, notamment durant la Guerre froide. Des tests chimiques en zones ouvertes ont été conduits dans les années 1950, et l’armée américaine possède un programme connu d’armement d’insectes infectés.
Le président Richard Nixon a officiellement mis fin aux programmes de recherche offensifs sur les armes biologiques en 1969. Toutefois, Chris Smith a indiqué lors de ses interventions que des recherches défensives, visant à protéger le personnel militaire contre de telles armes, auraient pu se poursuivre au-delà de cette date, ce qui explique que la période couverte par l’amendement s’étende jusqu’en 1975 dans certaines versions.
Que disent les scientifiques ?
La communauté scientifique spécialisée dans la maladie de Lyme accueille ces allégations avec un scepticisme marqué, et les experts sont nombreux à les réfuter.
Phillip Baker, directeur exécutif de l’American Lyme Disease Foundation, a déclaré à Newsweek que le représentant Smith avait été « terriblement mal informé par des activistes de la maladie de Lyme et par des informations fausses et trompeuses », l’invitant à consulter les experts des CDC ou des NIH avant de proposer une telle législation.
Gary Wormser, chef du service des maladies infectieuses au New York Medical College et fondateur du Lyme Disease Diagnostic Center, a qualifié la théorie de « pas logique, pas raisonnable, et pas vraie », la décrivant comme faisant partie de la « mythologie » entourant la maladie de Lyme depuis des années.
Les arguments scientifiques avancés pour réfuter la thèse d’une origine militaire sont les suivants :
- Des études génétiques publiées par l’École de santé publique de Yale ont établi que la bactérie Borrelia burgdorferi est présente en Amérique du Nord depuis des millénaires, bien avant la création de Plum Island ou de Fort Detrick.
- Des spirochètes similaires ont été retrouvés dans des tiques piégées dans de l’ambre dominicain vieux de plusieurs millions d’années.
- L’expansion de la maladie de Lyme dans le nord-est américain s’explique par des facteurs écologiques documentés : explosion des populations de cerfs, recul des prédateurs naturels, urbanisation des zones boisées et réchauffement climatique allongeant la saison d’activité des tiques.
- Si des tiques infectées avaient été relâchées depuis New York ou le Maryland dans les années 1950-1960, la bactérie ne se retrouverait pas dans tous les États américains comme c’est le cas aujourd’hui, font valoir les épidémiologistes.
Les suites parlementaires : une enquête bloquée au Sénat
Malgré son adoption à la Chambre des représentants, l’amendement Smith n’a pas survécu aux négociations avec le Sénat lors de la finalisation du budget de la Défense 2020. Chris Smith a présenté à nouveau un amendement similaire en 2020, cette fois demandant une investigation par le Government Accountability Office (GAO), le contrôleur général du Congrès. Cet amendement a également été adopté par la Chambre mais n’a pas été retenu dans la version finale du texte.
En septembre 2021, Smith est revenu à la charge dans une déclaration au Congrès intitulée « Americans Deserve the Truth : Did DoD Weaponize Ticks with Lyme Disease ? », réitérant sa demande d’enquête et soulignant que, selon un rapport de décembre 2020 du groupe de travail fédéral sur les maladies à tiques, la maladie de Lyme représente environ 300 000 nouveaux cas diagnostiqués chaque année, un chiffre que de nombreux chercheurs estiment sous-évalué, la réalité pouvant atteindre 476 000 cas annuels.
À ce jour, aucune investigation officielle complète n’a abouti à un rapport public sur cette question. Le Pentagone n’a pas fourni de réponse formelle et documentée aux questions posées par les amendements successifs de Chris Smith.
Ce que l’on sait avec certitude
Au-delà des théories et des contre-arguments, plusieurs éléments factuels sont établis et non contestés :
- L’armée américaine a bien mené des programmes de recherche sur l’armement d’insectes vecteurs de maladies durant la Guerre froide.
- Willy Burgdorfer, découvreur de la bactérie de Lyme, a effectivement travaillé pour le Département de la Défense en tant que spécialiste des armes biologiques.
- La maladie de Lyme a connu une progression spectaculaire aux États-Unis depuis les années 1970, dont les causes exactes font encore l’objet de débats entre facteurs écologiques, climatiques et éventuellement autres.
- Aucune enquête officielle n’a à ce jour ni confirmé ni définitivement infirmé l’existence d’un programme militaire de tiques weaponisées ayant pu contribuer à la diffusion de la maladie.
Pourquoi cet article vous concerne en 2026
La question n’est pas seulement historique. Alors que la tique Lone Star progresse vers le Canada et que le syndrome alpha-gal fait son apparition en Ontario, la transparence sur l’histoire des programmes de recherche militaires sur les tiques reste un enjeu de santé publique. Comprendre l’origine et l’évolution des maladies à tiques est indispensable pour développer de meilleures stratégies de prévention et de traitement, notamment pour les 10 à 20 % de patients souffrant de maladie de Lyme chronique pour lesquels les traitements actuels restent insuffisants.
Comme l’a formulé Chris Smith en 2021 : « Si l’investigation conclut que le programme d’armes biologiques de notre gouvernement n’a pas contribué à la prolifération de Lyme, nous tournons la page. Et si c’est le cas, espérons que cette investigation contribuera à trouver un meilleur traitement. »