Une vague de tiques venue du Sud
« Il y a une vague de tiques qui traversent la frontière et envahissent le Canada », a déclaré la professeure Nicoletta Faraone, directrice du nouveau Centre canadien de recherche et d’innovation sur les tiques (CTRIC) à l’Université Acadia en Nouvelle-Écosse, dans une interview accordée à CTV News le 17 mai 2026. Cette biologiste suit depuis plusieurs années la migration progressive de diverses espèces de tiques vers le nord, portée par les transformations climatiques en cours.
Le réchauffement climatique joue un rôle clé dans ce phénomène. Au sud, les conditions deviennent trop sèches pour certaines espèces. Au nord, les hivers plus doux ouvrent de nouveaux territoires. « Le climat du sud devient trop sec et n’est plus adapté. Ces tiques migrent donc vers le nord », explique la professeure Faraone, soulignant que la tique Lone Star est désormais détectée en Ontario, particulièrement à la frontière.
L’Agence de santé publique du Canada confirme cette tendance générale : les cas de maladie de Lyme sont en hausse depuis 2009, en partie en raison des changements climatiques qui ont contribué à l’expansion des populations de tiques à pattes noires dans le centre et l’est du Canada.
La tique Lone Star : qui est-elle exactement ?
La tique Lone Star (Amblyomma americanum) tire son nom de la tache blanche caractéristique visible sur le dos de la femelle adulte, évoquant une étoile. Originaire du sud-est des États-Unis, elle est aujourd’hui présente dans pratiquement tous les États américains et remonte progressivement vers le nord.
Contrairement à la tique à pattes noires, la Lone Star ne transmet pas la maladie de Lyme. En revanche, elle est impliquée dans la transmission de plusieurs autres pathogènes : l’ehrlichiose, la maladie à virus Bourbon, la maladie à virus Heartland, et la fièvre pourprée des Rocheuses. Mais c’est surtout son lien avec le syndrome alpha-gal qui inquiète aujourd’hui les épidémiologistes canadiens.
La tique Lone Star est particulièrement agressive : elle mord activement les humains à tous les stades de son développement (larve, nymphe, adulte), ce qui la distingue des autres espèces et augmente significativement le risque d’exposition.
Le syndrome alpha-gal : une allergie à la viande déclenchée par une morsure
Le syndrome alpha-gal (SAG) est une allergie alimentaire déclenchée par la morsure de la tique Lone Star. Voici comment fonctionne ce mécanisme, documenté depuis le début des années 2000 :
- La tique se nourrit sur des mammifères (cerfs, sangliers) qui contiennent naturellement une molécule sucrée appelée galactose-alpha-1,3-galactose (alpha-gal).
- Lors de sa morsure, elle injecte cette molécule dans la peau humaine via sa salive.
- Le système immunitaire de certaines personnes réagit en produisant des anticorps IgE dirigés contre l’alpha-gal.
- Or, cette molécule est également présente dans la viande rouge (boeuf, porc, agneau, gibier) et certains produits laitiers.
- Résultat : consommer de la viande rouge déclenche des réactions allergiques pouvant aller de l’urticaire à l’anaphylaxie grave.
Ce qui rend ce syndrome particulièrement difficile à diagnostiquer est sa latence : la réaction survient 3 à 8 heures après la consommation de viande, et non immédiatement. De nombreux patients errent pendant des mois, voire des années, avant d’obtenir le bon diagnostic. Le seul test permettant de confirmer le syndrome est le dosage des IgE spécifiques anti-alpha-gal dans le sang, encore peu prescrit en médecine générale.
Il n’existe à ce jour aucun traitement curatif. La prise en charge repose sur l’éviction stricte de la viande rouge et la prévention de nouvelles morsures de tiques. Pour certains patients, la sensibilisation peut diminuer avec le temps si les morsures cessent. Pour d’autres, l’allergie est définitive.
La situation actuelle en Ontario et au Canada
Selon la plateforme eTick.ca, qui recense les signalements de tiques par des citoyens canadiens via des photos soumises en ligne, 36 tiques Lone Star ont été enregistrées en 2023, dont 23 prélevées sur des humains et 13 sur des animaux, réparties entre l’Alberta, le Manitoba, l’Ontario, la Nouvelle-Écosse et le Québec. Ce chiffre était de 27 en 2022, et les projections pour 2024 indiquaient une tendance à la hausse.
En Ontario spécifiquement, la tique Lone Star fait l’objet d’une surveillance passive depuis plusieurs années, avec 50 à 85 spécimens soumis annuellement selon Santé publique Ontario. Un rapport de Santé publique Ontario publié en janvier 2024 précise toutefois que la tique Lone Star n’a pas de population « établie » dans la province et que le risque de contracter le syndrome alpha-gal y reste faible pour l’instant. La majorité des spécimens identifiés concernent des personnes revenues d’un voyage aux États-Unis, ou des tiques transportées passivement par des oiseaux migrateurs.
Des cliniciens canadiens ont néanmoins déjà documenté des cas de syndrome alpha-gal chez des patients ayant été mordus en Ontario et au Québec, signe que la menace n’est plus purement théorique.
Comment se protéger cet été
Face à cette menace émergente, les recommandations des autorités sanitaires sont claires et applicables dès maintenant :
- Utilisez un répulsif homologué contenant du DEET ou de l’icaridine lors des sorties en forêt, dans les zones herbeuses ou les sous-bois.
- Portez des vêtements couvrants : manches longues, pantalon rentré dans les chaussettes, de préférence de couleur claire pour repérer les tiques plus facilement.
- Protégez vos animaux de compagnie : consultez votre vétérinaire pour les options antiparasitaires adaptées, car les animaux peuvent ramener des tiques à l’intérieur du domicile.
- Faites une inspection corporelle après chaque sortie, en insistant sur les zones chaudes (creux des genoux, aine, aisselles, derrière les oreilles).
- Lavez et séchez vos vêtements à haute température au retour : la chaleur du sèche-linge tue les tiques efficacement.
- En cas de morsure : retirez la tique avec une pince fine sans l’écraser, désinfectez, et photographiez-la pour l’envoyer sur eTick.ca afin d’obtenir une identification d’espèce. Signalez la morsure à votre unité de santé publique locale.
Quand consulter un médecin ?
Si vous avez été mordu par une tique et que vous développez dans les semaines ou mois suivants des réactions allergiques inexpliquées dans les heures qui suivent un repas contenant de la viande rouge (urticaire, difficultés respiratoires, malaise, choc), consultez un médecin et mentionnez explicitement la morsure. Demandez un dosage des IgE anti-alpha-gal : c’est le seul test permettant de confirmer le syndrome. En cas de réaction sévère, consultez un allergologue.