Dix-huit ans sur un banc de Roissy : l’homme qui réécrivait sa propre mémoire

Pendant dix-huit ans, un homme a vécu dans le terminal 1 de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. Il s’appelait Mehran Karimi Nasseri, mais il exigeait qu’on l’appelle Sir Alfred. Il a inspiré Steven Spielberg, des documentaristes, un opéra. Et pourtant, personne n’a jamais su exactement qui il était. Pas même lui, peut-être. Son histoire, qui changeait d’un récit à l’autre, est une porte d’entrée fascinante vers l’un des plus grands mystères du cerveau humain : la mémoire.

Sommaire

  1. Prologue : un homme, un banc, une énigme
  2. Une histoire qui refait surface
  3. Qui était vraiment Mehran Karimi Nasseri ?
  4. Une vie racontée en plusieurs versions
  5. Comment fonctionne la mémoire
  6. Se souvenir, c’est reconstruire
  7. La confabulation : mentir sans mentir
  8. Sir Alfred : quand on réécrit son propre nom
  9. Le stress chronique et l’hippocampe
  10. Des journées identiques qui s’effacent
  11. Sans fenêtre et sans nuit : le sommeil sacrifié
  12. Le carnet : une mémoire de papier
  13. L’amnésie dissociative : une piste à manier avec prudence
  14. Pourquoi n’est-il pas parti ?
  15. Vivre sans toit abîme-t-il la mémoire ?
  16. Le dernier retour : la mémoire des lieux
  17. Ce que Roissy nous apprend sur notre propre mémoire
  18. Quand s’inquiéter d’un trouble de la mémoire ?
  19. Questions fréquentes
  20. Sources et références

Prologue : un homme, un banc, une énigme

Imaginez un aéroport à cinq heures du matin. Les néons bourdonnent, les agents de ménage poussent leurs machines sur le carrelage, les premiers voyageurs traînent leurs valises vers l’enregistrement. Et là, au sous-sol du terminal 1, près d’un bar et d’un fast-food, un homme maigre aux cheveux longs se réveille sur une banquette en plastique rouge.

Il plie soigneusement ses affaires. Il se rend aux toilettes, se rase, se lave, ajuste sa tenue. Puis il revient s’asseoir au milieu de ses chariots chargés de cartons, de sacs et de journaux. Il allume sa pipe. Il ouvre un cahier. Et il écrit.

Le lendemain, il recommencera. Et le jour suivant. Et ainsi de suite pendant presque 6 500 jours.

Les voyageurs passent devant lui sans le voir, ou en le prenant pour un passager dont le vol a beaucoup de retard. Les employés, eux, le connaissent tous. Ils l’appellent « Sir Alfred » ou « Lord Alfred ». Certains lui apportent à manger, d’autres des journaux, des livres, un poste de radio. Le médecin de l’aéroport passe le voir régulièrement et lui fournit même les feuilles de papier sur lesquelles il tient son journal.

Cet homme, c’est Mehran Karimi Nasseri. Et si son histoire a fait le tour du monde grâce au cinéma, il y a un aspect dont on parle beaucoup moins, et qui intéresse pourtant au plus haut point les spécialistes du cerveau : à mesure que les années passaient, son propre passé semblait se dissoudre, se transformer, se réécrire.

D’où venait-il vraiment ? Qui était sa mère ? Pourquoi était-il là ? Les réponses variaient selon les interviews, selon les années, selon les interlocuteurs. Était-ce de la stratégie ? Du déni ? Une forme de trouble de la mémoire ? Ou simplement ce que fait n’importe quel cerveau humain lorsqu’on le prive de repères pendant trop longtemps ?

C’est cette question que nous allons explorer. Attachez votre ceinture : le voyage commence au terminal 1, et il va nous emmener au cœur de l’hippocampe.

Une histoire qui refait surface

Régulièrement, l’histoire de Sir Alfred ressurgit sur les réseaux sociaux. Un message publié par le compte de France Télévisions à Rome a récemment remis en lumière ce destin hors du commun, et rappelé à quel point il continue d’intriguer.

Ce qui fascine dans cette histoire, ce n’est pas seulement l’absurdité administrative. C’est la question vertigineuse qu’elle pose à chacun d’entre nous : que reste-t-il de nous quand nos souvenirs se brouillent ?

Qui était vraiment Mehran Karimi Nasseri ?

Commençons par ce que l’on sait, ou du moins par ce que la presse internationale a pu reconstituer. Car dès cette étape, il faut garder une précaution en tête : une bonne partie de ce récit repose sur la parole de Nasseri lui-même, et ses versions ont varié.

Une naissance au cœur d’un secret de famille

Mehran Karimi Nasseri naît en 1945 à Masjed Soleiman, dans la province du Khouzistan, au sud-ouest de l’Iran. Selon son récit, il serait le fruit d’une brève liaison entre un père iranien et une mère britannique, qui ne l’aurait jamais reconnu. Ce détail est capital pour la suite : toute sa vie semble tendue vers cette mère absente et vers cette identité britannique qu’il revendiquera jusqu’au bout.

Les études en Angleterre, puis l’exil

En 1974, il part étudier en Angleterre, à l’université de Bradford. À son retour en Iran, raconte-t-il, il est emprisonné pour avoir manifesté contre le Shah, puis expulsé en 1977, sans passeport. À partir de là, il devient ce que les juristes appellent un apatride : un homme qu’aucun État ne reconnaît comme son ressortissant.

L’errance européenne

Commence alors une longue errance. Il demande l’asile dans plusieurs pays européens et se fait refouler du Royaume-Uni, des Pays-Bas, d’Allemagne. En Belgique, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés finit par lui accorder un statut de réfugié. Mais selon lui, la mallette contenant ce précieux document lui est volée dans une gare parisienne.

Sans papiers, il tente de rejoindre Londres. Refoulé, il est renvoyé vers Paris. La police française l’interpelle, mais ne peut l’expulser nulle part : aucun pays ne veut de lui. Le 26 août 1988, il s’installe dans la zone de départ du terminal 1 de Roissy Charles de Gaulle. Il y restera jusqu’en juillet 2006.

Chronologie d’une vie suspendue

Les grandes dates de la vie de Mehran Karimi Nasseri
Année Événement
1945 Naissance à Masjed Soleiman, dans le Khouzistan (Iran)
1974 Départ pour des études à l’université de Bradford, en Angleterre
1977 Expulsion d’Iran selon son récit ; il devient apatride
Années 1980 Errance européenne, statut de réfugié obtenu en Belgique, documents perdus
26 août 1988 Installation dans le terminal 1 de Roissy Charles de Gaulle
1993 Sortie de « Tombés du ciel » de Philippe Lioret, inspiré de sa situation
1999 La France lui reconnaît le statut de réfugié et un titre de séjour
2004 Sortie du film « Le Terminal » de Steven Spielberg et de son autobiographie
Juillet 2006 Hospitalisation : il quitte enfin l’aéroport
2006 à 2022 Vie en foyers et centres d’hébergement à Paris
Septembre 2022 Retour à Roissy, cette fois au terminal 2F
12 novembre 2022 Décès d’une crise cardiaque dans le terminal 2F, à 77 ans

Le coup de théâtre de 1999

Voici le détail qui rend l’histoire si étrange. En 1999, après des années de bataille menée notamment par l’avocat Christian Bourget, la France lui reconnaît enfin le statut de réfugié et lui accorde un titre de séjour. Il peut sortir. Il est libre.

Et pourtant, il ne part pas.

Selon plusieurs témoignages, il aurait refusé de signer les documents parce qu’ils le désignaient comme Iranien, alors qu’il se disait Britannique, et parce qu’ils ne portaient pas le nom qu’il s’était choisi : Sir Alfred Mehran. Interrogé par l’AFP au moment où il obtenait ce droit, il expliquait ne pas savoir s’il voulait « rester à Roissy ou partir ».

Il restera encore sept ans. Jusqu’à ce que sa santé se dégrade et qu’une hospitalisation, en 2006, le force à quitter son banc.

Une vie racontée en plusieurs versions

Les journalistes qui se sont succédé auprès de Sir Alfred ont tous été frappés par un même phénomène : son histoire n’était jamais tout à fait la même. Les faits entourant les raisons de son arrivée à l’aéroport restent d’ailleurs contestés aujourd’hui encore.

Sa mère était-elle anglaise, écossaise ? Avait-il vraiment été emprisonné ? Les documents lui avaient-ils été volés, ou les avait-il perdus, ou envoyés par la poste ? Selon les époques, les détails glissaient, se déplaçaient, se contredisaient parfois.

Un point mérite d’être souligné. Lorsqu’on lui demandait s’il voulait quitter l’aéroport pour partir à la recherche de sa mère, sa réponse, rapportée par le site spécialisé Airline Geeks, laissait perplexe : « Je suis déjà chez moi. »

Il serait facile de conclure qu’il mentait, ou qu’il « perdait la tête ». Mais les neurosciences de la mémoire nous invitent à beaucoup plus de prudence, et à beaucoup plus d’humilité. Car ce qui arrivait à Sir Alfred, dans une forme extrême, arrive en réalité à chacun d’entre nous, tous les jours.

Une précaution importante

Aucun diagnostic médical concernant Mehran Karimi Nasseri n’a été rendu public. Les pistes évoquées dans cet article ne prétendent pas expliquer son cas personnel : elles utilisent son histoire comme fil conducteur pour comprendre ce que la science sait du fonctionnement, et des fragilités, de la mémoire humaine.

Comment fonctionne la mémoire : petite visite guidée

Avant d’aller plus loin, il faut tordre le cou à une idée reçue tenace : la mémoire n’est pas un disque dur. Ce n’est pas une bibliothèque où chaque souvenir serait rangé sur une étagère, intact, prêt à être consulté. C’est un ensemble de systèmes différents, qui travaillent en équipe et qui, surtout, réécrivent en permanence ce qu’ils stockent.

Plusieurs mémoires, pas une seule

Dans les années 1970, le psychologue canadien Endel Tulving a proposé une distinction devenue classique. Depuis, les chercheurs décrivent plusieurs grands systèmes de mémoire, qui peuvent être atteints indépendamment les uns des autres.

Les principaux systèmes de mémoire
Type de mémoire À quoi elle sert Exemple
Mémoire de travail Garder une information en tête quelques secondes pour l’utiliser Retenir un code le temps de le taper
Mémoire épisodique Revivre des événements personnels situés dans le temps et l’espace Le jour de votre arrivée dans une nouvelle ville
Mémoire sémantique Stocker des connaissances générales, détachées de leur contexte Savoir que Paris est la capitale de la France
Mémoire procédurale Conserver les savoir-faire et les automatismes Faire du vélo, se raser, bourrer une pipe
Mémoire autobiographique Tisser l’histoire de sa propre vie en mêlant épisodes et connaissances sur soi « Je suis né en Iran, j’ai étudié en Angleterre »

C’est cette dernière, la mémoire autobiographique, qui nous intéresse le plus ici. Elle ne se contente pas de stocker des faits : elle les organise en un récit cohérent qui répond à une question fondamentale, « qui suis-je ? ». Le psychologue britannique Martin Conway a montré qu’elle fonctionne en lien étroit avec nos objectifs, nos croyances et l’image que nous avons de nous-mêmes. Autrement dit, nous nous souvenons de notre vie en fonction de qui nous voulons être.

L’hippocampe, chef d’orchestre des souvenirs

Au centre de ce système se trouve une petite structure en forme d’hippocampe (d’où son nom), nichée au creux de chaque lobe temporal. L’hippocampe joue le rôle d’un greffier : il enregistre les nouvelles expériences, relie entre eux les éléments d’un même événement (le lieu, les visages, les émotions, les odeurs) et aide à les transférer progressivement vers le cortex, où ils seront stockés à long terme.

Ce processus de transfert s’appelle la consolidation. Il prend du temps, des jours, des semaines, parfois des années, et il dépend fortement de trois facteurs que nous allons retrouver tout au long de l’histoire de Sir Alfred : le stress, la nouveauté et le sommeil.

Se souvenir, c’est reconstruire

Voici sans doute la découverte la plus troublante de la psychologie de la mémoire : chaque fois que nous nous rappelons un souvenir, nous le reconstruisons. Et en le reconstruisant, nous le modifions.

La guerre des fantômes

Dès 1932, le psychologue britannique Frederic Bartlett mène une expérience devenue célèbre. Il fait lire à des étudiants anglais une légende amérindienne intitulée « La guerre des fantômes », un récit étrange, aux logiques inhabituelles pour eux. Puis il leur demande de la raconter à nouveau, à plusieurs reprises, sur des semaines et des mois.

Le résultat est saisissant. Au fil des rappels, l’histoire raccourcit, les détails bizarres disparaissent, les éléments incompréhensibles sont remplacés par des choses familières. Les étudiants ne mentent pas : ils sont sincèrement convaincus de restituer le texte original. Mais leur cerveau l’a progressivement remodelé pour le faire entrer dans leurs propres cadres de pensée, ce que Bartlett appelle des schémas.

Les voitures qui « se fracassent »

Quarante ans plus tard, la psychologue américaine Elizabeth Loftus pousse l’exploration plus loin. En 1974, avec John Palmer, elle montre à des participants le film d’un accident de voiture. Puis elle leur pose une question sur la vitesse des véhicules, en variant un seul mot : les voitures se sont-elles « touchées » ou « fracassées » l’une contre l’autre ?

Ceux qui ont entendu le verbe le plus violent estiment des vitesses plus élevées. Et une semaine plus tard, ils sont nettement plus nombreux à affirmer avoir vu du verre brisé sur la chaussée. Il n’y en avait pas. Un simple mot a suffi à fabriquer un détail dans leur souvenir.

Perdu dans un centre commercial

En 1995, Loftus et sa collègue Jacqueline Pickrell vont encore plus loin. Elles présentent à des volontaires de courts récits d’événements de leur enfance, fournis par leur famille. Parmi eux se glisse une histoire inventée de toutes pièces : celle d’un jour où ils se seraient perdus dans un centre commercial.

Environ un quart des participants finissent par « se souvenir » de cet événement fictif, au moins en partie, parfois en y ajoutant eux-mêmes des détails. Depuis, des dizaines d’études ont confirmé qu’il est possible d’implanter de faux souvenirs entiers chez des personnes en parfaite santé.

Et Sir Alfred dans tout ça ?

Pensez maintenant à un homme qui raconte son histoire à des dizaines, puis des centaines de journalistes, de cinéastes, de curieux. Chaque interview est un rappel. Chaque question oriente le souvenir dans une direction. Chaque récit publié lui est parfois relu, commenté, discuté. Et entre deux interviews, il passe des heures à réécrire sa vie dans son journal.

Dans ces conditions, même un cerveau en parfait état verrait ses souvenirs dériver. Les détails gênants s’estompent, les éléments qui donnent du sens se renforcent, l’histoire se polit comme un galet roulé par la mer. Ce n’est pas forcément de la manipulation : c’est la nature même de la mémoire humaine, poussée à l’extrême.

Le saviez-vous ?

Les neuroscientifiques parlent de reconsolidation : lorsqu’un souvenir est rappelé, il redevient temporairement fragile et modifiable, avant d’être « réenregistré ». C’est dans cette fenêtre que de nouvelles informations peuvent s’y mêler. Ce mécanisme est aujourd’hui étudié pour atténuer certains souvenirs traumatiques.

La confabulation : mentir sans mentir

Il existe en neurologie un phénomène qui illustre de façon spectaculaire la capacité du cerveau à combler les trous de sa propre histoire. On l’appelle la confabulation, et les médecins la décrivent parfois comme un « mensonge honnête ».

Le syndrome de Korsakoff

À la fin du XIXe siècle, le neuropsychiatre russe Sergueï Korsakoff décrit des patients, souvent de grands consommateurs d’alcool, atteints d’une carence sévère en vitamine B1. Ils ne parviennent plus à former de nouveaux souvenirs. Mais au lieu d’avouer leurs trous de mémoire, ils les remplissent spontanément avec des récits plausibles, parfois extravagants, auxquels ils croient totalement.

Demandez à un tel patient ce qu’il a fait hier : il vous racontera peut-être une promenade, un repas avec un ami, une réunion de travail. Rien de tout cela n’a eu lieu. Mais il n’a aucune intention de vous tromper. Son cerveau a simplement produit un récit pour boucher le vide.

Un réflexe que nous avons tous

La confabulation pathologique est rare. Mais sa version douce est universelle. Nous inventons tous, sans le savoir, des raisons à nos actes, des détails à nos souvenirs, des liens logiques entre des événements qui n’en avaient pas. Le cerveau a horreur du vide narratif : une histoire incomplète le dérange davantage qu’une histoire inexacte.

Pour un homme coupé de ses archives, de sa famille, de son pays, de tout ce qui aurait pu servir à vérifier ses souvenirs, ce réflexe a pu prendre une place considérable. Personne, à Roissy, ne pouvait lui dire : « Non, ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. » Il était le seul témoin de sa propre vie.

Sir Alfred : quand on réécrit son propre nom

Il y a dans cette histoire un détail qui donne le vertige. Lorsque la liberté lui est enfin offerte, Mehran Karimi Nasseri la refuse en partie parce que les papiers portent… son vrai nom. Celui-là même que sa mère lui avait, peut-être, refusé.

Mémoire et identité, deux faces d’une même pièce

En 1690, le philosophe anglais John Locke proposait une idée qui continue d’alimenter les débats : ce qui fait qu’une personne reste la même au fil du temps, c’est sa mémoire. Je suis la même personne que l’enfant de mes photos de classe parce que je me souviens, au moins en partie, d’avoir été cet enfant.

Les psychologues contemporains parlent d’identité narrative : nous sommes l’histoire que nous nous racontons sur nous-mêmes. Et cette histoire n’est pas figée. Elle se réécrit à chaque étape de la vie, en fonction de ce que nous vivons et de ce que nous voulons devenir.

Effacer pour survivre ?

Dans le cas de Sir Alfred, on peut faire une hypothèse (et ce n’est qu’une hypothèse) : à mesure que son passé iranien devenait source de douleur, de rejet, d’impasse administrative, il a pu s’en détacher pour construire une nouvelle identité, plus habitable. Un nom anglais. Un titre de noblesse. Une ascendance britannique. Un personnage qui, lui, avait sa place quelque part.

Les cliniciens observent des mécanismes comparables chez certaines personnes ayant vécu des ruptures très profondes : exil, deuil, violence. Le cerveau ne se contente pas d’oublier passivement. Il peut aussi mettre à distance ce qui fait trop mal, en reconstruisant un récit de soi plus supportable.

La mémoire n’est donc pas seulement un outil pour se souvenir. C’est aussi un outil pour survivre.

Le stress chronique : l’ennemi silencieux de l’hippocampe

Revenons à la biologie. Imaginez vivre pendant des années dans l’incertitude la plus totale : sans savoir si l’on va être expulsé, sans savoir où l’on pourra dormir la nuit suivante, sans aucun contrôle sur son propre avenir. C’est la définition même du stress chronique.

Le cortisol, une hormone à double tranchant

Face à une menace, notre organisme libère du cortisol, produit par les glandes surrénales. À court terme, c’est une excellente chose : le cortisol mobilise l’énergie, aiguise l’attention, et renforce même la mémorisation des événements importants. C’est pour cela que nous nous souvenons si bien des moments forts.

Mais quand le stress ne s’arrête jamais, le système s’emballe. Les travaux du neuroendocrinologue Bruce McEwen et du biologiste Robert Sapolsky, notamment, ont montré qu’une exposition prolongée à des taux élevés d’hormones de stress perturbe le fonctionnement de l’hippocampe, qui est justement très riche en récepteurs à ces hormones.

Chez l’animal, un stress chronique réduit les ramifications des neurones de l’hippocampe et freine la naissance de nouveaux neurones dans cette région. Chez l’humain, plusieurs études d’imagerie ont observé des hippocampes de plus petit volume chez des personnes ayant subi des stress prolongés ou souffrant de dépression sévère.

Une mémoire qui devient « générale »

Il y a un autre effet, plus subtil. Le psychologue britannique Mark Williams a mis en évidence que les personnes déprimées ou ayant vécu des traumatismes ont tendance à produire des souvenirs surgénéraux. Demandez-leur de raconter un moment heureux : au lieu d’évoquer une journée précise, elles répondent par une généralité, comme « les dimanches chez ma grand-mère ».

Cette mémoire floue pourrait fonctionner comme une protection, en évitant de revivre des détails douloureux. Mais elle a un prix : elle rend plus difficile de se projeter dans l’avenir et de résoudre des problèmes concrets. Or, pour sortir d’une situation administrative inextricable, il faut justement être capable de se raconter précisément, dates et faits à l’appui.

Une bonne nouvelle

Les effets du stress chronique sur l’hippocampe sont, au moins en partie, réversibles. Chez l’animal comme chez l’humain, la réduction du stress, l’activité physique, un sommeil de qualité et les liens sociaux favorisent la récupération. Le cerveau reste plastique tout au long de la vie.

Des journées identiques qui s’effacent de la mémoire

Le rasage à l’aube. La pipe. Le journal. Le même sandwich au poisson au même fast-food, jour après jour, comme l’a raconté l’écrivain britannique Andrew Donkin, qui a passé trois semaines avec lui pour écrire son autobiographie. Et le lendemain, tout recommence.

Cette routine était sans doute vitale pour Sir Alfred. Dans un lieu dépourvu de toute structure, elle lui offrait un cadre, une dignité. Mais elle a aussi un effet étonnant sur la mémoire.

Le cerveau aime la nouveauté

Notre mémoire épisodique fonctionne en repérant ce qui est distinctif. Un premier rendez-vous, un voyage, un événement inattendu : ces moments créent des traces fortes, parce qu’ils se démarquent du reste. En revanche, quand chaque journée ressemble trait pour trait à la précédente, le cerveau n’a plus de raison de les enregistrer séparément.

Les souvenirs se superposent, comme des calques posés les uns sur les autres. À la fin, il ne reste qu’une seule image moyenne : « le matin, je me rase ». Des milliers de matins se fondent en un seul. Vous connaissez sans doute ce phénomène : essayez de vous rappeler précisément votre trajet de mardi dernier pour aller travailler.

Le paradoxe du temps qui rétrécit

Il en découle un paradoxe que beaucoup de prisonniers, de marins ou de personnes hospitalisées longtemps ont décrit. Sur le moment, les journées monotones semblent interminables. Mais avec le recul, elles semblent avoir duré très peu de temps, car elles n’ont laissé presque aucun souvenir distinct.

Pour un homme resté dix-huit ans au même endroit, cela pourrait signifier une chose vertigineuse : des années entières comprimées en quelques images. Une vie qui, vue de l’intérieur, se résume à une poignée d’événements marquants flottant dans un brouillard de jours identiques.

Ce que l’Antarctique nous apprend

Une étude publiée en 2019 dans le New England Journal of Medicine par l’équipe d’Alexander Stahn apporte un éclairage fascinant. Les chercheurs ont suivi une petite équipe d’expéditionnaires restés environ quatorze mois dans une station de recherche allemande en Antarctique : un environnement clos, isolé, monotone, avec les mêmes visages et les mêmes routines.

Résultat : à leur retour, l’imagerie montrait une diminution du volume d’une partie de l’hippocampe, le gyrus denté, par rapport à un groupe témoin. Les participants présentaient aussi une baisse d’une protéine essentielle à la croissance des neurones, le BDNF, et quelques performances cognitives moins bonnes, notamment en orientation spatiale.

L’échantillon est minuscule et il faut rester prudent. Mais ces résultats suggèrent que l’isolement et la monotonie ne sont pas seulement pénibles : ils pourraient modifier physiquement le cerveau. Quatorze mois en Antarctique, avec un suivi médical et un retour programmé. Que dire alors de dix-huit ans dans un terminal, sans perspective de sortie ?

Sans fenêtre et sans nuit : le sommeil sacrifié

Les personnes qui l’ont côtoyé l’ont souvent souligné : Sir Alfred vivait dans un espace sans fenêtre. Pas de lever de soleil, pas de coucher de soleil. Seulement la lumière blanche des néons, jour et nuit, et le bruit permanent d’un aéroport international.

L’horloge biologique désorientée

Notre cerveau abrite une horloge interne, nichée dans une petite région appelée le noyau suprachiasmatique, qui règle nos rythmes sur un cycle d’environ vingt-quatre heures. Son principal repère, c’est la lumière naturelle, captée par des cellules spécialisées de la rétine. Le soir, la baisse de luminosité déclenche la sécrétion de mélatonine, l’hormone qui prépare au sommeil.

Dans un environnement éclairé artificiellement en permanence, cette horloge perd ses repères. Le sommeil devient plus léger, plus fragmenté. Ajoutez à cela une banquette en plastique, les annonces au haut-parleur, le passage des agents de sécurité, et vous obtenez des nuits très loin de ce dont le cerveau a besoin.

Le sommeil, atelier de la mémoire

Or le sommeil n’est pas un temps mort pour la mémoire, c’est tout le contraire. Pendant le sommeil profond, l’hippocampe « rejoue » les expériences de la journée et les transmet au cortex pour qu’elles y soient stockées durablement. Des expériences menées chez le rat ont même permis d’observer les neurones de l’hippocampe rejouer, pendant la nuit, les trajets parcourus dans la journée.

Le sommeil sert aussi de grand ménage : il favorise l’élimination de certains déchets produits par l’activité des neurones. Une privation chronique de sommeil de qualité est associée à des troubles de l’attention, de la mémoire, de l’humeur, et à long terme à un risque accru de déclin cognitif.

Pendant dix-huit ans, Sir Alfred a probablement été privé de ce précieux atelier nocturne. Impossible de mesurer l’effet exact sur sa mémoire. Mais il est difficile d’imaginer qu’il ait été nul.

Le carnet : une mémoire de papier

S’il y a un objet qui résume Sir Alfred, c’est son journal. Des cartons entiers de feuilles couvertes d’écriture, qu’il considérait comme ses biens les plus précieux. Il y consacrait l’essentiel de ses journées. Comme s’il savait, ou sentait, que sa mémoire avait besoin d’un appui extérieur.

Quand l’écriture devient prothèse

L’histoire de la neurologie compte quelques patients célèbres pour qui l’écriture est devenue une véritable prothèse de mémoire. Le plus connu est sans doute Henry Molaison, désigné pendant des décennies par ses initiales, H.M. En 1953, pour soigner une épilepsie sévère, un chirurgien lui retire une grande partie des deux hippocampes. Les crises diminuent, mais H.M. perd la capacité de former de nouveaux souvenirs conscients.

La neuropsychologue Brenda Milner, qui l’a étudié pendant des années, a fait une découverte capitale : H.M. pouvait encore apprendre de nouveaux gestes, comme dessiner en regardant dans un miroir, et progresser d’une séance à l’autre… sans jamais se souvenir d’avoir pratiqué. La preuve que la mémoire des savoir-faire et la mémoire des événements sont deux systèmes distincts.

Autre cas bouleversant : celui de Clive Wearing, musicien britannique dont le cerveau a été gravement endommagé en 1985 par une encéphalite. Sa mémoire ne dure plus que quelques secondes. Pendant des années, il a tenu un journal dans lequel il notait, encore et encore, qu’il venait de se réveiller pour la première fois, rayant les lignes précédentes qu’il ne reconnaissait pas. Pourtant, il pouvait toujours jouer du piano et diriger un chœur, et il reconnaissait sa femme avec une joie intacte.

Écrire pour exister

Sir Alfred n’était pas dans une situation comparable sur le plan neurologique, rien ne permet de le dire. Mais son besoin d’écrire, jour après jour, évoque cette même fonction : fixer une trace hors de soi, dans un monde où rien ne vient confirmer qui l’on est. Pas de photos de famille, pas de voisins, pas de collègues pour se rappeler ensemble les souvenirs communs.

Car nous l’oublions souvent : notre mémoire est aussi sociale. Nous nous souvenons avec les autres. Nos proches corrigent nos souvenirs, les complètent, les ravivent. Le sociologue français Maurice Halbwachs parlait dès les années 1920 des « cadres sociaux de la mémoire ». Privé de ces cadres, un souvenir n’a plus de témoin. Il ne reste que le papier.

L’amnésie dissociative : une piste à manier avec prudence

Quand on évoque un homme qui semble avoir « oublié » qui il était, une notion vient vite à l’esprit : l’amnésie dissociative. Elle mérite d’être expliquée, à la fois parce qu’elle est fascinante et parce qu’elle fait l’objet de nombreux fantasmes.

De quoi s’agit-il ?

Les classifications psychiatriques internationales décrivent l’amnésie dissociative comme une incapacité à se souvenir d’informations personnelles importantes, généralement liées à un traumatisme ou à un stress intense, sans qu’une lésion cérébrale ou une substance ne l’explique. Elle peut concerner un événement précis, une période entière, ou, beaucoup plus rarement, toute l’histoire de la personne.

La fugue dissociative, le cas le plus spectaculaire

Dans sa forme la plus rare, on parle de fugue dissociative : la personne quitte soudainement son domicile, voyage parfois loin, et peut même adopter une nouvelle identité, sans se souvenir de son passé. Ces épisodes, qui ont inspiré de nombreux romans et films, durent en général de quelques heures à quelques mois.

La romancière française Tiffany Tavernier a d’ailleurs imaginé, dans son roman « Roissy », une héroïne amnésique qui vit cachée dans l’aéroport, preuve que ce lieu fascine les écrivains comme un territoire où l’on peut se perdre soi-même.

Pourquoi rester prudent avec Sir Alfred

Rien ne permet d’affirmer que Mehran Karimi Nasseri souffrait d’une amnésie dissociative. Il conservait de nombreux souvenirs de sa vie, qu’il racontait et écrivait. Ce qui changeait, c’étaient surtout l’interprétation et certains détails, ce qui correspond davantage au fonctionnement ordinaire, même s’il est ici poussé à l’extrême, de la mémoire reconstructive.

Par ailleurs, les témoins de l’époque ont surtout décrit une dégradation progressive de son état psychique. Le médecin de l’aéroport, dans les années 1990, s’inquiétait de sa santé physique et mentale et avait cette formule frappante, rapportée par l’Associated Press : il le jugeait « fossilisé » sur place. Un ami employé de l’aéroport le comparait à un prisonnier devenu incapable de vivre dehors.

Établir un diagnostic à distance, des années après, serait à la fois impossible et irrespectueux. Ce que l’on peut dire, c’est que toutes les conditions étaient réunies pour que sa mémoire soit mise à rude épreuve : stress extrême, isolement social, monotonie, sommeil perturbé, ruptures identitaires, absence de témoins de son passé.

Pourquoi n’est-il pas parti ?

C’est la question qui obsède tous ceux qui découvrent cette histoire. En 1999, la porte s’ouvre. Il a le droit de sortir. Et il reste. Comment est-ce possible ?

Le syndrome d’institutionnalisation

Les soignants et les sociologues connaissent bien ce phénomène. En 1959, le psychiatre britannique Russell Barton décrit ce qu’il appelle la « névrose institutionnelle » : chez des patients restés très longtemps dans les grands hôpitaux psychiatriques de l’époque, il observe une apathie, une perte d’initiative, une soumission aux routines, et surtout une peur intense de la vie extérieure.

Deux ans plus tard, le sociologue américain Erving Goffman publie « Asiles », une étude devenue classique sur ce qu’il appelle les institutions totales : hôpitaux psychiatriques, prisons, casernes, monastères. Il y montre comment ces lieux, en prenant en charge tous les aspects de la vie, finissent par remodeler l’identité de ceux qui y vivent.

Un terminal d’aéroport n’est évidemment pas une institution au sens de Goffman. Mais pour un homme qui y a passé onze ans, il en a pris certaines caractéristiques : un espace fermé, des règles implicites, des repas assurés par d’autres, des visages familiers, une identité reconnue par la communauté du lieu. Il y était quelqu’un : Sir Alfred.

La mémoire procédurale de la survie

Il faut aussi penser à la mémoire procédurale, celle des habitudes. Après des années, chaque geste quotidien de Sir Alfred était automatisé : où se laver, où manger, à quelle heure s’installer, comment éviter les ennuis. Le cerveau adore ces automatismes : ils économisent de l’énergie et réduisent l’anxiété.

Quitter l’aéroport, c’était renoncer d’un coup à tous ces automatismes, et se retrouver face à un monde inconnu où il aurait fallu tout réapprendre, à plus de cinquante ans, avec une santé fragile. Interviewé par la radio américaine NPR en 1999, il résumait sa situation en se décrivant comme « un cas d’immigration unique ». Un cas qui, à force, était devenu toute son identité.

Vivre sans toit abîme-t-il la mémoire ?

L’histoire de Sir Alfred nous oblige aussi à regarder une réalité beaucoup moins romanesque : celle des milliers de personnes qui vivent dans des gares, des aéroports, des halls d’immeubles ou dans la rue. Car au fond, malgré l’aura que le cinéma lui a donnée, il était aussi un sans-abri.

Des troubles cognitifs fréquents et sous-estimés

Les études menées auprès des personnes sans domicile convergent : les troubles cognitifs y sont nettement plus fréquents que dans la population générale. Une revue de la littérature publiée en 2019 estimait qu’environ une personne sans abri sur quatre présenterait un trouble cognitif, touchant notamment la mémoire, l’attention et la capacité à planifier.

Les causes sont multiples et s’entremêlent : stress chronique, manque de sommeil, alimentation déséquilibrée, traumatismes crâniens plus fréquents, consommation de substances, maladies non soignées, isolement social. Et les relations de cause à effet vont dans les deux sens : des troubles cognitifs peuvent favoriser la perte du logement, et la vie à la rue peut les aggraver.

Un cercle vicieux administratif

Il y a là un piège cruel. Pour sortir de la précarité, il faut remplir des dossiers, retrouver des documents, se souvenir de dates, tenir des rendez-vous, raconter son histoire de façon cohérente et précise. Exactement les capacités que la précarité elle-même tend à fragiliser.

L’histoire de Sir Alfred, avec ses documents perdus, ses récits fluctuants et ses démarches sans fin, en est une illustration presque caricaturale. Elle rappelle aux professionnels de l’accompagnement social une leçon précieuse : quand une personne peine à raconter son parcours, ce n’est pas forcément de la mauvaise volonté. C’est parfois sa mémoire qui a été usée par ce qu’elle a traversé.

Le dernier retour : la mémoire des lieux

En juillet 2006, une hospitalisation met fin à ses dix-huit années à Roissy. Pendant seize ans, Mehran Karimi Nasseri vit ensuite dans des foyers et des centres d’hébergement parisiens, en partie grâce à l’argent que lui aurait rapporté la cession des droits de son histoire au studio de Steven Spielberg.

Puis, en septembre 2022, à 77 ans, il revient. Pas au terminal 1 cette fois, mais au terminal 2F. Il s’y installe à nouveau, avec ses affaires. Le 12 novembre 2022, vers midi, il fait une crise cardiaque. Les secours tentent de le réanimer, en vain. Il meurt dans l’aéroport qui avait été sa maison. Sur lui, on retrouve quelques milliers d’euros en liquide.

Le GPS intérieur du cerveau

Pourquoi revenir ? Nul ne le sait. Mais les neurosciences offrent un éclairage émouvant sur le lien entre mémoire et lieux. En 2014, le prix Nobel de médecine a récompensé John O’Keefe ainsi que May-Britt et Edvard Moser pour la découverte du « GPS » du cerveau : des neurones de l’hippocampe, les cellules de lieu, qui s’activent quand on se trouve à un endroit précis, et des neurones voisins, les cellules de grille, qui dessinent une carte de l’espace.

Notre mémoire est profondément ancrée dans l’espace. C’est d’ailleurs pour cela que la célèbre méthode des « palais de mémoire », utilisée depuis l’Antiquité, consiste à associer les informations à retenir à des lieux familiers. Les lieux où nous avons longtemps vécu deviennent des réservoirs de souvenirs : y retourner, c’est réactiver tout un pan de notre histoire.

Pour un homme dont le passé était fragmenté, contesté, réécrit, Roissy était peut-être le seul lieu où sa mémoire n’avait pas besoin de preuve. Le seul endroit où il savait, sans hésitation, qui il était.

Ce que Roissy nous apprend sur notre propre mémoire

L’histoire de Sir Alfred semble extrême, presque irréelle. Pourtant, elle met en lumière des mécanismes qui nous concernent tous. Voici ce qu’on peut en retenir, et comment protéger au quotidien cet organe précieux qu’est notre mémoire.

1. Nos souvenirs ne sont pas des enregistrements

Nous avons tous des souvenirs faux ou déformés, et nous en sommes tous sincèrement convaincus. Cette humilité est précieuse, dans les disputes familiales comme dans les témoignages en justice. Être sûr de soi ne garantit pas d’avoir raison.

2. La nouveauté nourrit la mémoire

Pour que la vie ne se résume pas à une succession de journées indistinctes, il faut y introduire de la variété : un nouvel itinéraire, une activité inédite, une rencontre, un apprentissage. Le cerveau marque ces moments comme des jalons, et le temps vécu semble alors plus riche.

3. Le sommeil n’est pas négociable

Dormir suffisamment, dans l’obscurité et le calme, et s’exposer à la lumière du jour le matin, ce sont des gestes simples qui soutiennent directement la consolidation des souvenirs.

4. Le stress chronique se soigne

Un stress ponctuel aide à mémoriser. Un stress permanent use la mémoire. Repérer les situations de stress prolongé et chercher de l’aide, qu’elle soit médicale, psychologique ou sociale, protège aussi le cerveau.

5. Nous nous souvenons ensemble

Les liens sociaux sont l’un des meilleurs remparts contre le déclin cognitif. Partager ses souvenirs, les raconter, les confronter à ceux des autres : c’est ainsi qu’ils restent vivants et ancrés.

6. Écrire aide à se souvenir

Tenir un journal, même quelques lignes par jour, n’est pas qu’un passe-temps. C’est une manière de structurer ses souvenirs, de garder une trace datée, et de mieux comprendre son propre parcours. Sir Alfred l’avait peut-être compris mieux que personne.

À retenir

  • La mémoire est un processus vivant qui reconstruit nos souvenirs à chaque rappel.
  • Le stress chronique, l’isolement, la monotonie et le manque de sommeil la fragilisent.
  • L’hippocampe, essentiel à la formation des souvenirs, est sensible à ces facteurs.
  • Beaucoup de ces effets sont réversibles quand les conditions de vie s’améliorent.
  • La mémoire est intimement liée à l’identité, aux autres et aux lieux.

Quand s’inquiéter d’un trouble de la mémoire ?

Oublier où l’on a posé ses clés, chercher un nom sur le bout de la langue, entrer dans une pièce sans savoir pourquoi : ces petits oublis sont normaux, surtout en période de fatigue ou de stress. Ils ne signifient pas que votre mémoire est malade.

En revanche, certains signes justifient d’en parler à son médecin traitant :

  • des oublis de plus en plus fréquents, qui s’aggravent avec le temps ;
  • des difficultés à se souvenir d’événements récents importants ;
  • des questions répétées, sans souvenir de les avoir déjà posées ;
  • une désorientation dans des lieux pourtant familiers ;
  • des difficultés à suivre une conversation ou à trouver ses mots ;
  • un retentissement sur la vie quotidienne (factures, rendez-vous, médicaments) ;
  • des changements de comportement ou d’humeur remarqués par l’entourage.

Le médecin pourra rechercher des causes parfois simples à traiter : manque de sommeil, dépression, anxiété, carence en vitamines, trouble de la thyroïde, effet secondaire d’un médicament. Si nécessaire, il orientera vers une consultation mémoire, où des neurologues, gériatres et neuropsychologues réalisent un bilan approfondi.

Situation d’urgence

Une perte de mémoire brutale, une confusion soudaine, une désorientation, surtout si elles s’accompagnent de troubles de la parole, d’une faiblesse d’un côté du corps, de maux de tête intenses ou de fièvre, imposent d’appeler immédiatement le 15 (SAMU) ou le 112.

Cet article a une vocation de vulgarisation et ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé. En cas de doute sur votre santé ou celle d’un proche, consultez un médecin.

Épilogue : le passager qui n’a jamais embarqué

Hollywood a fait de son histoire une comédie tendre, avec Tom Hanks dans le rôle d’un voyageur attachant coincé à New York. La réalité était plus sombre, et plus mystérieuse. Mehran Karimi Nasseri n’a jamais vraiment quitté l’aéroport, ni dans sa vie, ni peut-être dans sa tête.

Il reste de lui des photos, des documentaires, un film, un opéra, une autobiographie, et des cartons de feuilles noircies. Et une question qui continue de nous hanter : si nos souvenirs peuvent se transformer à ce point, qu’est-ce qui garantit que nous sommes bien ceux que nous croyons être ?

La réponse des neurosciences est à la fois inquiétante et rassurante. Inquiétante, parce que notre mémoire est fragile, malléable, faillible. Rassurante, parce que cette même plasticité nous permet de nous adapter, de guérir, de nous réinventer. Sir Alfred s’est réinventé dans un aéroport. Il a choisi son nom, son histoire, son lieu. À sa manière, il a fait ce que fait chaque cerveau humain : il a construit un récit pour pouvoir continuer à vivre.

La prochaine fois que vous traverserez le terminal 1 de Roissy, prenez une seconde pour regarder les bancs. Quelque part, dans la mémoire de ce lieu, il y a encore un homme qui écrit.

Questions fréquentes

Qui est l’homme resté bloqué 18 ans à Roissy ?

Il s’agit de Mehran Karimi Nasseri, un Iranien né en 1945 qui se faisait appeler Sir Alfred. Il a vécu dans le terminal 1 de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle du 26 août 1988 à juillet 2006. Il y est mort le 12 novembre 2022, après y être revenu quelques semaines plus tôt.

Le film « Le Terminal » raconte-t-il sa vraie histoire ?

Le film de Steven Spielberg, sorti en 2004, s’en est librement inspiré, mais l’intrigue est largement fictive. Le personnage joué par Tom Hanks est bloqué à l’aéroport de New York après un coup d’État dans son pays imaginaire. Le film français « Tombés du ciel » de Philippe Lioret, sorti en 1993, s’était déjà inspiré de sa situation.

Sir Alfred souffrait-il d’amnésie ?

Aucun diagnostic médical n’a été rendu public. Ses récits changeaient avec le temps et son entourage s’inquiétait de sa santé mentale, mais on ne peut pas affirmer qu’il souffrait d’une amnésie au sens médical. Son histoire illustre surtout la nature reconstructive de la mémoire.

Pourquoi n’a-t-il pas quitté l’aéroport en 1999 ?

Selon plusieurs témoignages, il refusait de signer des documents qui le désignaient comme Iranien et ne portaient pas le nom de Sir Alfred. Les spécialistes évoquent aussi un phénomène proche de l’institutionnalisation : après des années, le lieu était devenu son seul repère et sortir lui faisait peur.

Le stress chronique peut-il abîmer la mémoire ?

Oui. Un stress prolongé maintient un taux élevé de cortisol, qui perturbe en excès durable le fonctionnement de l’hippocampe, une région clé pour la formation des souvenirs. Ces effets sont en partie réversibles lorsque le stress diminue.

Pourquoi les journées identiques semblent-elles disparaître de la mémoire ?

Le cerveau retient mieux ce qui est nouveau et distinctif. Quand chaque journée ressemble à la précédente, les souvenirs se superposent et fusionnent en une seule trace générale, si bien que de longues périodes semblent rétrécir avec le recul.

Peut-on avoir de faux souvenirs sans être malade ?

Absolument. Les travaux de la psychologue Elizabeth Loftus ont montré qu’une simple suggestion peut ajouter des détails à un souvenir, voire faire naître le souvenir d’un événement qui n’a jamais eu lieu, chez des personnes en parfaite santé.

Quand faut-il consulter pour un trouble de la mémoire ?

Il est conseillé de consulter son médecin traitant lorsque les oublis deviennent fréquents, gênent la vie quotidienne, s’aggravent, ou sont remarqués par l’entourage. Une perte de mémoire brutale, une confusion soudaine ou une désorientation imposent une consultation en urgence.

Sources et références

Sur l’histoire de Mehran Karimi Nasseri

Sur la mémoire et le cerveau

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